Room without a view (2017)
solo exhibition, Arnaud Deschin Galerie, Paris, 2017
curated by Camille Fresca & Antoine Py

installation views © Romain Darnaud 

Room without a view (2017) paintings on polycarbonate, home grown garden 3, octogardens, dust paintings, over roses, over Watkins installation views, Arnaud Deschin Galerie, Paris, 2017 photo © Romain Darnaud

Room without a view (2017)

paintings on polycarbonate, home grown garden 3, octogardensdust paintingsover roses, over Watkins
installation views, Arnaud Deschin Galerie, Paris, 2017
photo © Romain Darnaud

Le travail de Sophie Kitching, artiste française vivant entre New York et Paris, est une succession d’éléments du monde rassemblés de façon chorale dans des installations-espaces. Traces intimes et objets récupérés, ses agencements créent une littérature à part, faite de traces colorées et de morceaux de matière.

Sophie Kitching exprime un regard morcelé en actes. Acte d’observation d’abord, puis d’expérimentation, enfin de transformation et de dénaturation. Son rapport au matériau naturel brut - bouts de bois, de terre, d’eau - et non naturel - plastique, métaux, matières mélangées - semble, sinon primordial, le fondement de nombre de ses recherches. S’exprimant à la manière d'une architecte, elle semble chercher dans sa matériauthèque les objets trouvés, collectés, morcelés, fragmentés. Travaillant par plans successifs, elle n'hésite pas à aller altérer les couches de cet objet, et crée ainsi un fil narratif - entre anecdote et ouverture - via le dépiautement et le recouvrement. Un jeu subtil se tisse alors entre esthétisme et équilibre des volumes, fait de références post-modernistes et d’une liberté déconstruite assumée.

Le passage du plan à la dimension est notamment au coeur de ses installations, témoignage d’une démarche systémique à la fois vague et précise, optant souvent pour le parti-pris d’un entre-deux : ses polycarbonates ne sont ni tout à fait sculpture, ni tout à fait peinture, mais des envolées visuelles qu’il n’est plus important de qualifier. Recouverts sur leur fond d'un miroir sans tain et tachés sur le devant de couleurs, ils perdent le regard et attrapent soudain un reflet familier, faisant apparaître l’espace environnant dilué entre plusieurs teintes, plusieurs références,plusieurs continents. Sophie Kitching mixe ses propres souvenirs à des réflexions plus générales sur l’espace dans lequel nous vivons, dans l’attitude proustienne d’un observateur du monde tout autant wanderer actif que rêveur.

Continuant cette démarche d’observatrice, elle s’attache à certains éléments insignifiants auxquels elle va donner sens : la poussière de son appartement à New-York devient le sujet d’un des “jardins” qu’elle construit, ou de cartes postales, créant des mondes mentaux tracés au sol, plaqués contre un mur, dans lesquels se mêlent vision de paysages urbains et topique de la fenêtre. L’on pense alors à l’attitude de John Armleder et de ses Furniture Sculpture qui, plutôt que de reprendre des références telles qu’elles, les libère de leur classicisme en les “redimensionnant”. Sophie Kitching redimensionne ses propres références, choisissant d’intégrer la palette moderniste des verts mouillés, des ocres mélangés et des bleus brouillard, pour s’éloigner du pop tout en gardant l’ironie du doré et de l’argenté, du brillant et du moiré. Si elle semble utiliser parfois des patterns décoratifs, la construction libre des matières et des couleurs apposées transforme ses éléments en oeuvres.

Le spectateur ne sait alors pas comment interagir, ni s’il faut ressentir une mise à distance ou non. Une gêne est éprouvée entre impersonnalité et proximité, car elle opère une distanciation par la citation, tout en faisant écho à des champs esthétiques communs - des plus nobles - les impressionnistes - aux plus populaires - l’artisanat. Sophie Kitching réussit ainsi à allier le sublime de la peinture abstraite à une attitude très contemporaine, échappant au dogmatisme désuet de la pure abstraction.

Camille Frasca & Antoine Py, 2017